Voici quelques idées sur la notion d’image et le concept de réel, en tant qu’il est une présence hors de nous.
Il faut tenter de dévoir
Il faut tenter de dévoir. Non pas de voir ou de mieux voir. L’image est polysémique. Elle n’a pas d’ordre interne. D’intériorité magique qu’il faut dévoiler pour mieux figer. On n’apprend pas à mieux regarder une image. On apprend à lui prêter de nouvelles idées, des perspectives neuves. Rendre la métaphore vivante et mouvante.
L’idée de dévoir serait donc juste de tenter de trouver une nouvelle cohérence, de nouveaux agencements quand l’on regarde une photo, une peinture, une publicité, une sculpture…
Une image n’est pas une énigme à résoudre (voir la célèbre bataille sur “Les Ménines” de Vélasquez entre Michel Foucault et Jacques Lacan) mais une création qui reste invisible si aucun œil neuronal ne s’aventure à la regarder.
Toute image peut s’enrouler dans de nouvelles perspectives. Infiniment. Vouloir avoir le dernier sur une photographie, c’est comme désirer arrêter le temps. Pendant que vous interprétez, il continue de tourner.
Xavier Cherica
Les images de la guerre du Vietnam sont la guerre du Vietnam
Texte 1. L’image n’est-elle que l’effet d’une cause ? Le fruit du réel ? Ou alors l’image n’est-elle pas plutôt ce qui donne à la réalité sa réalité ? Ou bien l’image et (ce que l’on nomme) le réel, ne sont-ils que les deux faces d’une même pièce qui s’alimentent l’une, l’autre. Pas d’image sans réel, pas de réel sans image.
Prenons l’exemple de la célèbre photographie : “La petite fille au napalm“, qui depuis quelques années fait l’objet d’une controverse quant à son véritable auteur. On peut difficilement dire qu’il ne s’agit point d’une scène réelle (agencée aussi par le photographe, mais ça c’est encore une autre histoire) et que cette photo ne se nourrit pas d’une réalité immédiate, ici et là, présente dans la sphère de vision du photographe.
Mais cette image structure elle-même – avec d’autres clichés (voir notamment le travail de Don McCullin) et certains films – notre vision de la guerre du Vietnam. Sans elles, ce conflit n’aurait jamais existé en somme. Il aurait été un chaos de mots (qui parfois il est vrai peuvent engendrer des images dans les cerveaux), une multiplicité de visions contradictoires et inopérantes sur les “consciences”. Les images de la guerre du Vietnam sont la guerre du Vietnam.
Xavier Cherica
Du Platon dans Matrix, l’image du réel
On ne comprend pas très bien le lien entre Matrix et le fameux livre de Jean Baudrillard : “Simulacres et simulation.” En revanche, ce film entré dans la légende du cinéma, est profondément platonicien. En ce sens, que les images masquent une réalité plus vraie, plus profonde. Une opposition entre le simulacre et l’icône est parfaitement véhiculée dans ce long-métrage, en plusieurs parties.
Prenez la pilule rouge et vous verrez le réel tel qu’il est. La bleue, en revanche, vous permet de rester dans l’illusion fabriquée par la matrice. On nage en plein mythe de la caverne, l’allégorie la plus célèbre du philosophe grec. Une opposition basique, simpliste dont on veut nous faire avaler la pilule.
Il n’est pas très étonnant que le néoréactionnaire, Curtis Yarvin, sans doute encore plus trumpiste que Trump lui-même, reprenne le thème de la pilule rouge. Pour soi-disant délier le vrai du faux en politique et tenter de nous vendre son package anti-démocratique et pro techo-monarchique.
Cette dichotomie entre un réel – bien réel et structuré en dehors de toute forme de subjectivité – et une image trompeuse est le fondement d’une croyance selon laquelle la réalité univoque est un rempart face au mirage de ses alternatives. La base sur laquelle se cimentent toutes les idéologies (politiques ou religieuses) qui veulent imposer leur diktat (voir les sociétés fermées critiquées par Karl Popper).
Nous nous croyons qu’aucune réalité ne peut échapper à toute forme de construction, de subjectivité. Et qu’il n’y a que, en somme, des images du monde. “Le simulacre n’est jamais ce qui cache la vérité – c’est la vérité qui cache qu’il n’y en a pas. Le simulacre est vrai”, affirme très justement Jean Baudrillard.
Xavier Cherica